« Cherchons quelque ombre déserte et là, pleurons jusqu’à ce que nos tristes poitrines soient vides. » — Extrait de Macbeth
L’homme qui est venu les tuer pour leurs croyances il y a un an a plongé dans le choc et la confusion 215 membres de L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours lorsqu’il a foncé avec son pick-up GMC Sierra dans le mur de la façade de leur chapelle à Grand Blanc, dans le Michigan.
Le mur a cédé. Les rangées de chaises du chœur fixées devant lui se sont effondrées vers l’avant en leur centre. Dans les bancs, les fidèles étaient trop stupéfaits pour bouger. Personne ne comprenait ce qui se passait. Beaucoup pensaient qu’une bombe avait explosé derrière le mur. Un homme a cru à l’explosion d’une conduite de gaz. Une jeune fille s’est demandé s’il s’agissait d’un tremblement de terre.
Quelques personnes sont passées à l’action avant que la vérité n’éclate, avant que l’assaillant n’entre dans le bâtiment. Une professeure de mathématiques de collège formée aux situations de tir en milieu scolaire, a été l’une des premières à réagir. Elle s’est levée et s’est tournée vers ses trois filles et l’amie du quartier qu’elles avaient emmenée. « Partons ! » a-t-elle dit. En atteignant le bout de sa rangée pour s’engager dans l’allée, elle s’est adressée à ceux qui l’entouraient : « Courez ! Courez ! » Certains sont sortis de leur stupeur, mais Dawn Sheick voulait que tout le monde fuie avec elle, alors elle a tenté une dernière fois.
« Courez ! »
« C’est ce qui nous a sauvés », a dit Rick Brooks.
L’évêque Jeffrey Schaub s’est avancé vers le micro pour transmettre son propre message d’urgence : « Sortez tous par les portes arrière ! »
Quatre membres de l’Église sont morts, et il tient particulièrement à cœur aux membres de la paroisse de Grand Blanc que vous connaissiez leurs noms d’emblée : Thelma Armstrong, 54 ans ; John Bond, 77 ans ; Craig Hayden, 72 ans ; William « Pat » Howard, 77 ans. « Ce sont eux les héros », a confié un membre de la paroisse au Detroit News, « et ils méritent qu’on se souvienne d’eux. »
Ces décisions prises par Dawn Sheick et l’évêque Schaub ont fait partie d’une remarquable tapisserie de foi partagée et d’action décisives qui ont sauvé plus de 200 vies. L’ensemble de la paroisse de Grand Blanc s’est rapidement mis en mode survie au cours de huit minutes d’une terreur à couper le souffle. En réalité, sortir de cet état d’esprit demeure un processus toujours en cours 365 jours plus tard.
Les survivants ont dit qu’ils ont été confrontés à la culpabilité et ont revu le cauchemar en boucle dans leur esprit, se demandant ce qu’ils auraient pu faire différemment, ce qu’ils auraient pu mieux faire. Ils veulent faire comprendre qu’après avoir essuyé des tirs, la guérison n’est ni simple ni linéaire. Les souvenirs continuent de les hanter. Ils se sont retrouvés confrontés aux plus grandes interrogations de l’existence : Pourquoi les mauvaises choses arrivent-elles aux bonnes personnes ? Où se trouve Dieu au cœur de la tragédie ? Suis-je en sécurité ?
Pourtant, un an plus tard, à travers le récit de leurs histoires, le processus de guérison se poursuit. « Notre Père céleste ne retire pas le libre arbitre », explique Katie Brooks. « Cet événement ne pouvait pas être empêché ; alors ce qu’Il a fait, c’est envoyer Son armée pour nous protéger. Nous avons évidemment perdu quatre personnes extraordinaires, qui étaient de véritables géants de gentillesse, mais je reste émerveillée que seules quatre personnes d’une congrégation aussi vaste aient perdu la vie, compte tenu de l’intensité des tir de fusil et de l’incendie. C’est un miracle. »
La commémoration du premier anniversaire a fait ressurgir de terrifiants souvenirs lorsqu’elle s’est déroulée ce lundi 28 septembre.

Le dimanche 28 septembre 2025, Thomas Jacob Sanford a percuté avec un véhicule la chapelle de Grand Blanc de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, a commencé à tirer et a mis le feu au bâtiment. En plus des quatre saints des derniers jours qui ont perdu la vie dans l’attaque, huit autres ont été blessés. Sanford a été abattu par les forces de l’ordre intervenues sur place.
Il demeure difficile de replonger dans cette journée où un acte d’une profonde malveillance est venu briser leur culte paisible. Les larmes sont vite apparues au cours des entretiens menés avec les survivants. Les nombreux saints des derniers jours qui se sont exprimés pour cet article ont décrit avec beaucoup de générosité des parcours jalonnés d’attaques de panique, de séances de thérapie et d’un besoin essentiel de liens humains. Ils se sont appris mutuellement à parler avec précaution de ce qui s’est produit, de ce qu’ils ont accompli et de ce qu’ils ressentent. C’est leur manière de respecter et d’honorer le vécu personnel de chacun ainsi que les rythmes propres à leurs chemins de guérison.
Dawn Sheick a senti l’horreur refaire surface il y a une semaineà peine, lors d’un match de football de sa fille, lorsqu’un chasseur a tiré un coup de carabine dans les bois voisins. Le regard perdu vers le fond de son salon, elle a décrit sa quête de normalité et de guérison.
« Au début, il y avait vraiment des jours où j’avais l’impression qu’on ne s’en sortirait jamais », confie-t-elle. « La meilleure façon de le décrire, c’est comme des montagnes russes. On a de bons moments et de mauvais moments. Au départ, les pentes des montagnes russes sont vertigineuses. Avec le temps, les sommets sont moins impressionnants et les descentes moins sombres, mais il y a toujours des jours difficiles. »
Pourtant, cet anniversaire a également apporté des symboles tangibles et bienvenus de guérison. Dimanche, un homme qui a survécu à trois tirs à la poitrine a dirigé la musique lors de la réunion de jeûne et de témoignages de la paroisse à Flint, située un peu plus haut le long de l’ancienne route de Chippewa devenue l’autoroute I-75.
Dans la soirée, les membres de la paroisse sont retournés ensemble pour la première fois sur le terrain désormais vide que le président de pieu qualifie de lieu sacré. Lundi soir, les dirigeants de l’Église poseront la première pierre lors d’une cérémonie d’ouverture de chantier. L’Église est sera rebâtie. Un nouveau centre de pieu renaîtra des cendres de celui qui a brûlé.
« Dieu a été avec nous depuis le tout début jusqu’à aujourd’hui, et nous sommes là pour reconstruire avec son aide », a déclaré le président Marcelino Sanchez [en anglais], du pieu de Grand Blanc.
« Il n’y a pas de meilleure source de bonheur et de paix que notre Seigneur, Jésus-Christ », a dit l’évêque Schaub. « Nous en sommes ressortis plus forts. »
C’est le récit de la manière dont les saints des derniers jours de Grand Blanc cherchent la beauté au milieu des cendres, symboles de la violation de leur culte paisible et de leur sécurité.
Le chaos éclate

Le mois de septembre à Grand Blanc est magnifique, un moment idéal pour savourer le cidre de pomme local accompagné de beignets au sucre et à la cannelle. L’automne commence à colorer de superbes forêts autour des lacs d’une vaste zone rurale et suburbaine. On comprend aisément pourquoi le peuple Ojibwé (Chippewa) en avait fait son lieu de campement estival privilégié avant l’arrivée des trappeurs français et des pionniers.
Le soleil dorait une matinée idéale alors que la paroisse de Grand Blanc débutait sa réunion de jeûne et de témoignages le 25 septembre 2025. Lincoln Brooks, âgé de 11 ans, se souvient que la salle de culte était particulièrement lumineuse. La seule gêne provenait de l’odeur tenace d’une moquette neuve. Katie Brooks et Becky Anderson faisaient partie de ceux qui pensaient qu’il faudrait ouvrir les fenêtres et les portes.
Après la réunion de sainte-cène, un beau jeune père servant dans l’épiscopat s’est levé pour rendre le premier témoignage de la réunion. « Parfois, disait Ben Hougaboom, les tendres miséricordes et les miracles se produisent de manière inattendue. »
C’est alors que le camion s’est encastré dans le mur juste derrière lui.
Le pire jour de leur vie a commencé à se dérouler pour Rick et Katie Brooks et leurs trois enfants. Au moment où ils avaient le plus besoin les uns des autres, Rick Brooks s’est retrouvé séparé de sa famille dans le chaos de l’évacuation de la salle de culte. Bientôt, ils allaient tous faire des choses inimaginables. Il s’est retrouvé à courir à travers le ruisseau situé derrière le bâtiment. Katie allait brandir une chaise en métal devant une fenêtre pour protéger leurs enfants de possibles tirs, tandis qu’une fumée noire remplissait la pièce où ils s’étaient réfugiés.
Dawn Sheick a littéralement entassé 15 personnes, dont deux victimes touchées par balle, dans sa camionnette à sept places pour tenter d’échapper au danger.
Seuls dans la vaste salle de la Primaire, Becky et Chris Anderson se sont terrés derrière un banc de piano renversé, craignant de faire le moindre bruit. Leur fille Lisa, qui assitait aux réunions de l’Église en Virginie, a vu les premières images du bâtiment en flammes et s’est effondrée dans les bras d’une amie. Leur fils Jacob a confié s’être senti impuissant depuis son lieu de culte en Pensylvanie.
« Toutes ces personnes qui ont joué un rôle essentiel dans notre enfance », a-t-il déclaré. « L’évêque Hayden m’a envoyé en mission. Tout ce que nous pouvions faire, c’était attendre en silence la liste des noms des personnes décédées. »
En proie au doute
Dawn Sheick a commencé à s’en vouloir avant même d’avoir pu faire sortir ses filles et leur amie de la salle de culte. Ses 16 années d’enseignement faisaient d’elle une habituée de la formation ALICE (Alert, Lockdown, Inform, Counter, Evacuate : Alerte, Confinement, Information, Riposte, Évacuation). C’est ce qui l’a poussée à appeler les gens à fuir. Au début, elle ne comprenait pas pourquoi personne ne bougeait, mais elle sait aujourd’hui que beaucoup s’exécutaient déjà. Elle a appris — ils ont tous appris — que le traumatisme altère la perception.
Le temps se déforme. Certains sens s’éteignent. D’autres sont décuplés. C’est comme observer les images déformées d’un miroir déformant. Cela perturbe aussi grandement les émotions.
Dawn s’est sentie embarrassée lorsqu’elle est sortie en courant de la salle de culte, entraînant les quatre jeunes filles derrière elle pour s’enfuir par le couloir arrière. « Comme si je réagissais peut-être de manière exagérée », a-t-elle dit. Peut-être que ce n’était rien.
Les premiers coups de feu ont balayé ces pensées. L’embarras a fait place à la panique. Elle a hurlé aux filles de se dépêcher d’atteindre la voiture. Sa fille aînée s’est précipitée sur le siège passager avant. Dawn a appuyé sur la télécommande pour ouvrir la porte coulissante automatique, mais lorsqu’elle a mis le contact, la porte a interrompu son ouverture et s’est refermée. C’était exaspérant, mais elle voit désormais des anges à l’œuvre là où elle ne ressentait alors que de la peur. Son aînée a attrapé les trois autres filles et les a entassées sur elle sur le siège avant. C’est un détail d’une importance capitale. Cela a libéré de la place pour accueillir 10 personnes de plus à l’arrière.
Cinq adolescents sont apparus. Cette fois, la porte arrière a coulissé docilement. Puis une famille de cinq personnes est apparue, dont deux membres blessés par balle. L’un d’eux était Jared Hicken, un médecin urgentiste touché à la cuisse. Sa fille de 5 ans, Piper, avait été touchée dans le dos.
Maintenant Dawn, secrétaire dans la présidence de la Primaire de la paroisse, devait prendre de sages décisions. Contourner l’église par l’avant pour rejoindre la route risquait de les exposer à l’assaillant. Elle a demandé à Jared Hicken s’ils devaient se rendre immédiatement à l’hôpital. « Pas tout de suite, mais bientôt », a-t-il répondu. Elle a dit à Brandi Hicken d’exercer une pression sur les plaies de son mari et a demandé à Jared d’appeler le 911. Elle a baissé les vitres pour tenter d’entendre d’éventuels tirs lorsqu’elle a entendu quelqu’un crier : « Allez dans le bois ! » C’était peut-être l’évêque Schaub, qui demandait aux enfants rassemblés de se mettre à l’abri sous les arbres.
Elle a donc conduit la camionnette à travers une petite ouverture derrière le centre de pieu. Alors qu’ils entraient dans les bois, elle a aperçu des personnes qui se cachaient et a garé son véhicule de biais par rapport à l’église pour leur servir de bouclier.
L’un de ses premiers SMS a été adressé à la mère de la jeune fille que ses filles avaient emmenée à l’église ce jour-là. « Notre église a été attaquée. Ta fille est en sécurité », a-t-elle écrit.
« Attends », a répondu la mère, « attaqué comment ? »
Dawn Sheick se sent bénie de ne nourrir aucune colère envers envers l’assaillant, mais elle s’étonne de la haine qu’il manifestait à leur égard.
« Il y a tellement de fausses informations qui circulent sur ce que nous croyons que les gens peuvent en quelque sorte faire une fixation et inventer leurs propres histoires », a-t-elle dit. « Beaucoup de gens pensent que nous ne sommes pas chrétiens, mais même si nous ne l’étions pas, personne ne devrait jamais avoir à craindre d’être attaqué pour ses croyances. »
Dawn Sheick est incontestablement une héroïne, mais elle ne se sent pas héroïque pour autant. Elle a passé beaucoup de temps à se dire qu’elle aurait pu faire plus. Elle préférerait ne pas en parler, mais elle a accepté de le faire pour une seule raison.
« Il est important que les filles et les femmes entendent les récits d’autres femmes », affirme-t-elle.
Une contre-attaque permet de gagner du temps
Le temps n’a toujours pas de sens pour Rick Brooks, un expert-comptable fiscaliste qui vit à Linden, dans le Michigan, non loin de là. Un instant, il guidait sa famille hors de la salle de culte ; l’instant d’après, ils avaient disparu. Il s’est arrêté une courte seconde lorsqu’il a aperçu l’assaillant vêtu de motifs de camouflage kaki de l’autre côté des portes vitrées, mais quand il s’est retourné pour chercher sa femme et ses enfants, ils s’étaient évaporés. Il ne les a pas vus passer à côté de lui et s’engager dans un couloir.
La culpabilité liée à cette séparation l’a hanté par la suite, mais lorsqu’il est entré dans le gymnase sombre, puis s’est frayé un chemin dans l’obscurité totale de la scène pour sortir par une porte arrière du bâtiment où il avait grandi et qu’il connaissait comme sa poche, un jeune homme de la paroisse l’a suivi. La mère du garçon estime que sa sécurité était la raison pour laquelle la famille Brooks devait se séparer.
Tous ont peut-être eu la vie sauve parce que l’assaillant s’est heurté à un membre courageux de la paroisse avant même de pouvoir entrer. Greg Mikat, enquêteur chargé des audiences pour le ministère des Services correctionnels du Michigan, portait son arme de poing ce matin-là ; les directives de l’Église n’autorisent que les agents des forces de l’ordre à apporter des armes lors des réunions. Frère Mikat a franchi les portes du foyer avec d’autres personnes qui cherchaient à comprendre ce qui s’était passé au niveau du mur arrière, lorsqu’ils ont vu l’agresseur se diriger vers les portes.
Selon l’enquête policière, aucun des cinq tirs de frère Mikat n’a touché l’assaillant, mais « Greg Mikat est un héros, à mes yeux », a déclaré William « Bill » Renye, chef de la police du canton de Grand Blanc, au Deseret News. « Quelle bravoure et quel courage de faire face quand votre arme de poing est bien plus petite qu’un fusil. En tout cas, il a permis de gagner du temps pour que la majorité des membres de la paroisse puissent s’enfuir par l’arrière et se mettre à l’abri. »
L’agresseur a touché frère Mikat à trois reprises à la poitrine. C’est lui qui, ce dimanche, s’est tenu devant la paroisse pour diriger la musique. Il incarnait en silence la stabilité, lui qui remplit cet appel depuis de nombreuses années.
Plaquer les enfants au sol
Privée de Rick Brooks, Katie Brooks a guidé seule ses trois enfants dans le couloir. Soudain, une vague de chaleur l’a traversée et elle a entendu une voix d’homme grave crier : « Kennedy, non ! » Elle a plaqué au sol sa fille Kennedy, aujourd’hui étudiante en première année à BYU. En même temps, elle a fait tomber son fils Lincoln, aujourd’hui âgé de 12 ans, puis les a dirigés vers une petite pièce. Ils ont été suivis par l’aînée, Reagan, alors étudiante à l’université de Bowling Green et désormais à BYU.
Une autre mère et ses deux jeunes enfants s’y trouvaient déjà. À sept, ils ont décidé de se barricader, mais lorsqu’ils ont commencé à déplacer une chaise en métal, cela a provoqué un bruit assourdissant. L’autre mère s’est portée volontaire pour servir de barricade humaine et s’est allongée sur le sol devant la porte pour en rendre l’accès difficile. Entendant des tirs à l’extérieur, Katie Brooks a brandi une chaise en métal en guise de bouclier entre la fenêtre et les cinq enfants présents dans la pièce.

« Nous n’avions aucune idée du nombre de tireurs », raconte Katie Brooks, factrice pour les services postaux américains. « On aurait dit qu’il y avait des coups de feu de l’autre côté de la porte et de l’autre côté de la fenêtre. »
Elle a composé le 911, mais est tombée sur un répondeur. La mère de Rick Brooks, présente sur place avec son père, l’a appelée pour savoir s’ils étaient en vie. Elle lui a répondu qu’ils l’étaient, mais qu’ils n’étaient pas avec Rick. Lorsqu’elle a rappelé le 911, elle a réussi à joindre quelqu’un et a commencé à transmettre des informations à voix basse.
Puis, de la fumée noire a commencé à s’engouffrer dans la petite pièce par une bouche d’aération située au-dessus de la porte. C’était la fumée la plus noire que Katie Brooks ait jamais vue. L’opératrice du 911 lui a dit de faire sortir tout le monde par la fenêtre, mais les coups de feu ont de nouveau éclaté. Les femmes ont demandé aux enfants de verser de l’eau d’une bouteille sur leurs vêtements et de se couvrir la bouche avec le tissu mouillé. L’un des enfants de l’autre mère s’est allongé sur sa sœur pour la protéger. Tous ont plaqué leur visage contre le sol. Lincoln a fait sept prières. Très vite, la pièce est devenue un mur de fumée opaque.
La décision indicible d’une mère

Katie Brooks s’est retrouvée confrontée au choix le plus impensable pour une mère, tout en entendant les cris d’enfants qui résonnaient à l’extérieur de leur pièce : Qu’y a-t-il de pire pour mes enfants ? Mourir par le feu ou sous les balles ? Juste à ce moment-là, l’opératrice lui a dit que la police était arrivée. Il était temps de sortir par la fenêtre, mais celle-ci a fait un autre bruit terribleen s’ouvrant. Fort heureusement, les premiers intervenants l’ont entendu et ont ouvert la fenêtre en grand. Katie Brooks a attrapé Lincoln et l’a jeté par la fenêtre, le cognant au passage. Les deux enfants de l’autre mère sont passés ensuite, suivis de Kennedy et de Katie.
Mais Reagan Brooks n’est pas apparue. Il s’est avéré que la grand-mère des autres enfants se trouvait dans une pièce voisine. Elle était passée par une porte communicante avec son déambulateur et un homme blessé par balle au bas de la jambe. L’autre mère avait refusé de partir sans sa propre mère, et Reagan Brooks est restée jusqu’à ce qu’ils soient sortis.
Les miracles se multiplient au fil du récit de Katie Brooks. Reagan, dont les poumons sont fragilisés par la mucoviscidose, n’a souffert d’aucune complication liée à la fumée, bien qu’elle et le reste de la famille aient été recouverts d’une suie si dense qu’ils en crachaient, devaient se rincer les yeux avec des gouttes et en recrachaient encore par le nez sous la douche plus tard.
Pendant ce temps, Rick Brooks avait guidé l’autre jeune homme en lieu sûr dans le bois et avait traversé le ruisseau à l’arrière afin de contourner le bâtiment pour revenir chercher sa famille. Ce faisant, il a aperçu les forces de l’ordre et a su qu’il survivrait, mais il croyait qu’il ne reverrait plus sa famille dans cette vie. Cela a renforcé sa gratitude pour la doctrine des familles éternelles.
« Nous étions persuadés qu’il était mort », raconte Katie Brooks. « J’étais sûre d’être veuve. Je ne savais pas comment j’allais surmonter cela. »
Soudain, Lincoln Brooks s’est écrié : « C’est papa ! »
Katie Brooks a dit que son mari avait l’air en piteux état. Son pantalon avait des accrocs et des morceaux de bois et d’épines y étaient coincés après avoir couru dans les broussailles. Il manquait un petit morceau à sa chaussure, là où un éclat avait frappé le dessous de son pied pendant qu’il traversait le gymnase en courant. Rick pouvait voir la suie et sentir la fumée sur sa famille.
« Je crois qu’aucun d’entre nous n’avait jamais versé de larmes aussi déchirantes », confie Katie Brooks. « Nous étions tellement heureux de le savoir en vie, mais nous étions littéralement submergés. C’est la fois où j’ai vu mes enfants le plus effondrés. »
« Nous allions mourir, mais nous l’avions accepté »
Becky Anderson faisait partie de ceux qui ne sont pas restés immobiles. « J’ai été comme projetée de mon siège », raconte-t-elle. « J’étais la première ou la deuxième personne à me lever d’un bond. Une voix dans ma tête m’a dit : “Cours !” » Alors qu’elle et Chris Anderson, tous deux âgés d’une soixantaine d’années, quittaient la salle de culte, Chris a aperçu le tireur. Ils ont essayé de trouver un endroit où se cacher jusqu’à ce que la police arrive.
Ils se sont réfugiés dans la salle de la Primaire, où ils ont trouvé une femme qui préparait la leçon de l’heure suivante pour les enfants de la paroisse. Son mari était resté à la maison avec leurs deux enfants car l’un d’eux était malade. La jeune mère a attrapé son sac et ses clés et s’est échappée par une fenêtre, tandis que les Anderson renversaient un banc de piano pour se mettre à l’abri.
Ces décisions radicalement différentes étaient pourtant toutes les bonnes, estiment les Anderson. Rick Brooks partage cet avis.
« Tout le monde a pris des décisions différentes ce jour-là, mais tout le monde a pris les bonnes décisions ce jour-là », a dit Katie Brooks. « L’Esprit nous guidait là où nous devions être. »
« Nos rôles étaient différents, a dit Becky Anderson. Cette mère savait très clairement qu’elle devait rentrer chez elle. Quant à moi, j’ai entendu une voix d’homme nous dire de prier. »
Ils pouvaient entendre le tireur à l’extérieur de la pièce, mais elle a commencé à chuchoter une prière. Le Saint-Esprit l’a guidée à demander la protection des enfants. Chris Anderson a enchaîné, murmurant à son tour une prière où il a été incité à demander la sécurité des premiers intervenants.
Soudain, ils ont entendu une explosion qui était, selon eux, le départ de l’incendie allumé par Sanford dans la salle de culte.
« Nous allions mourir, mais nous l’avions accepté », confie Becky Anderson.
Puis ils ont entendu les premiers intervenants affronter Sanford à l’extérieur, où ils l’ont abattu juste à côté de la voiture des Anderson.
« Nous avons ressenti de ne pas aller à notre voiture », a déclaré Chris Anderson. « C’était le chaos. Les gens couraient dehors, des voitures faisaient marche arrière, l’assaillant leur tirait dessus. »
« Nous n’avions pas besoin d’essayer d’atteindre notre voiture, a dit Becky Anderson. Nous aurions été au milieu de ce chaos. »
Le couple a décidé que si la fumée qu’il commençait à apercevoir devenait noire, il lui faudrait abandonner cette frêle cachette. C’est alors qu’ils ont entendu un policier demander, depuis l’extérieur, si quelqu’un se trouvait à l’intérieur. Ils ont répondu et l’agent leur a dit de sortir. Un autre policier a brisé une fenêtre et Chris Anderson raconte être redevenu un enfant de 12 ans : « Je pensais que c’était le tireur et je me suis jeté par la fenêtre », a-t-il dit. Il a gardé une bosse au tibia pendant des mois par la suite.
Becky Anderson avait déjà une jambe dehors lorsque quelqu’un l’a saisie pour la tirer vers l’extérieur. Prise de peur, elle s’est demandée de qui il s’agissait, mais c’était un autre premier intervenant.
Ce soir-là, lorsque le couple a lu les Écritures ensemble, Chris Anderson a lu un passage du Livre de Mormon décrivant des personnes qui s’étaient réfugiées dans une ville pour être protégées, et à qui un prophète avait dit de prier pour être épargnées.
« C’est ce que j’avais besoin que tu fasses aujourd’hui », a révélé l’Esprit à Chris Anderson.
Désormais, Chris Anderson explique aux gens que s’ils doivent un jour mettre en pratique la formation sur les situations de tir en milieu professionnel dispensée par BYU-Pathway, ils doivent choisir de courir, de se cacher ou de combattre, tout en y ajoutant la prière.
« La prière est un principe, c’est une loi qui régissait ces anges qui nous assistaient », a-t-il dit. « Le Seigneur est tout simplement plus efficace lorsque cela est fait. »
Les plus grands dilemmes de la vie
Comment la beauté peut-elle renaître des cendres ? Comment se fait-il que, dans un monde déformé par l’agressivité en ligne et les divisions, les liens humains et les forces divines réussissent encore à façonner une guérison lente et constante pour des femmes, des hommes et des enfants brisés ?
Dieu n’a pas permis que la tragédie de Grand Blanc se produise, expliquent les saints des derniers jours. Elle est le fait d’un individu qui a fait des choix effroyables. »
Émerveillée par les miracles qui leur ont permis de survivre, Katie Brooks formule toutefois ses réflexions avec précaution, par égard pour ceux qui pourraient ressentir les choses différemment.
« Je n’aime pas », confie-t-elle, « quand les gens disent que c’était écrit ou que cela devait arriver. Cela manque de délicatesse, en particulier si l’on fait partie de ceux qui ont perdu un être cher. »
Le président Sanchez a constaté que servir les membres de la paroisse exigeait des prières et une inspiration adaptée à chaque situation individuelle.
« Chacun se trouve à un stade différent de son cheminement, et chacun a des besoins particuliers », explique-t-il. « Certains avancent avec résilience, d’autres éprouvent de grandes difficultés, parfois au sein d’une même famille. »
Au moins une personne ayant perdu un membre de sa famille a confié aux autres qu’il lui avait été difficile de percevoir la présence de Dieu au cours de ces huit terribles minutes. La thérapie du traumatisme et la volonté de comprendre les sentiments de chacun ont appris à tous à veiller attentivement à faire preuve d’empathie face aux divers vécus. Au cœur de leurs récits se tissent les efforts déployés par les survivants pour donner du sens au chaos et attribuer une portée et une finalité à leurs actes.
Voici ce qui a aidé certains des survivants.
Stratégies des survivants pour guérir et aller de l’avant
Les saints des derniers jours interrogés dans le cadre de cet article ont déclaré savoir que la fusillade dans l’église de Grand Blanc fait désormais partie de leur histoire. Si la plupart ont d’abord eu l’impression de se noyer sous l’anxiété, la peur et le chagrin, c’est la foi, le soutien mutuel et le suivi thérapeutique qui les ont guidés depuis.
Les membres de la paroisse ont fait face à l’un des obstacles les plus difficiles 48 heures après la fusillade. Frère David A. Bednar, du Collège des douze apôtres, s’est rendu de l’Utah au Michigan pour les rencontrer [en anglais] alors que la plupart ne pouvaient s’imaginer quitter leur foyer ou entrer dans un autre bâtiment de l’Église. Mais ils ont tout de même rempli le bâtiment de l’Église à Flint, rassurés par une forte présence policière à l’extérieur.
« Cela a été un tournant pour moi », a dit Rick Brooks, qui était retourné au travail le jour même mais était parti plus tôt parce qu’il ne pouvait pas se concentrer. « J’ai ressenti un amour parfait pendant cette réunion. L’amour bannit la crainte. »
Certains membres de l’Église ont trouvé de la force en rassemblant des informations. Kennedy Brooks aime les puzzles, c’est pourquoi reconstituer les histoires de chacun l’a aidée, elle et sa famille.
« J’ai hâte d’être de l’autre côté du voile et de demander au Seigneur de me rejouer toute la scène », explique sa mère, Katie Brooks. « J’aimerais tellement voir où les anges nous dirigeaient et nous venaient en aide. »
Lorsqu’ils entendent ce que d’autres racontent sur le fait d’avoir vu la lumière de Dieu au milieu de la pluie de balles, des flammes et de la fumée noire, ils entrevoient une voie à suivre. Cela ne veut pas dire que cela a été facile. Cela ne signifie pas pour autant que cela ait été facile. L’étagère du salon des Brooks, que Katie Brooks décore habituellement au fil des saisons et des fêtes, est restée vide pendant un an. Ce mois-ci, elle l’a enfin garnie d’éléments évoquant les récoltes d’automne.
Tenir un journal et autres stratégies
Les dirigeants de l’Église ont reconnu que la guérison des traumatismes nécessite une formation spécialisée et ont mis des conseillers à disposition. L’un d’eux était présent lors de la réunion de culte de la paroisse dimanche.
Les thérapeutes ont recommandé de tenir un journal parce que cela permet aux survivants de reconnaître ce qui s’est passé et d’aborder leurs sentiments. Au fil du temps, cet exercice les aide à se rappeler les détails avec une charge émotionnelle réduite.
Dawn Sheick a dit qu’une partie de chacune de ses premières séances de thérapie consistait à écrire tout ce dont elle se souvenait jusqu’à ce que tout soit sur le papier. Pendant ce temps, la direction de son collège a élaboré un plan pour assurer ses cours afin qu’elle puisse s’éloigner à tout moment si elle se sentait dépassée. C’était essentiel pour une femme qui éprouvait des difficultés à quitter son domicile.
« J’aime me mentir à moi-même pour me pousser à aller quelque part », a-t-elle dit. « Je me dis : “Oh, je vais juste passer deux minutes à cet événement.” Et puis, on arrive sur place et tout va bien, alors je reste. C’est pourquoi cet aménagement au travail était si crucial : si je n’avais pas eu le sentiment de disposer de cette échappatoire, je n’aurais pas été capable d’y aller. »
Une chose étrange pour elle, est qu’elle a encore du mal à préparer les dîners. C’est peut-être de la fatigue mentale, a-t-elle dit. Elle est reconnaissante pour les repas fournis par le pieu de Grand Blanc et par d’autres personnes. Entre-temps, elle suit d’autres conseils de santé — activité physique, hydratation et accueil des moments de chagrin sans chercher à les refouler. La thérapie de groupe avec d’autres membres de la paroisse s’est avérée être un autre soutien déterminant.
« Cela m’a vraiment aidée parce qu’à un moment donné, je me suis de nouveau sentie isolée », a-t-elle dit. « Tout le monde était en quelque sorte passé à autre chose, et même le dimanche, nous ne sommes pas vraiment concentrés sur (la tragédie) parce que nous sommes concentrés sur le sabbat. On a donc un peu l’impression de se dire : “Est-ce que je suis la seule à avoir encore du mal ?” C’était donc bien d’avoir les séances de groupe pour parler un peu des choses similaires que nous traversons et de se rendre compte : “Ah oui, nous en sommes tous encore là.” »
À l’occasion de la journée anniversaire, Dawn et son époux ont pris congé et ont gardé leurs enfants à la maison. C’était pour eux le moment de reprendre le contrôle et de façonner de nouveaux souvenirs familiaux. Elle accueillera avec soulagement le passage définitif de cette date marquante. Elle sera soulagée une fois que le 28 sera passé.
Il était venu détruire leur foi ; ils refusent d’y renoncer
Des amis à l’école ont veillé sur les enfants saints des derniers jours. Des collègues de travail ont fait de même. La ville, le comté et les systèmes de santé locaux ont apporté leur soutien. Son entraîneur de volley-ball a laissé Kennedy Brooks jouer le lendemain de la fusillade, même si elle avait manqué l’école.
Des milliers de personnes ont envoyé des courriels, des lettres manuscrites, des cartes, des cadeaux et des dons en argent du monde entier. « C’était absolument incroyable », déclare le président Sanchez. « Merci au nom de la paroisse de Grand Blanc. Cela a été une bénédiction immense. »
En parallèle, les spécialistes ont également suggéré de s’appuyer sur des symboles pour donner un sens nouveau à cet événement terrible. Le foyer de la famille Brooks regorge de ces symboles. On y trouve une peinture du Christ portant un agneau. Un panneau en bois sur le porche indique « Reconnaissant », tandis qu’un autre à l’intérieur invite à « Trouve du bonheur en chemin ». Un détail d’un tableau représentant la main du Christ rappelle une œuvre plus vaste qui était exposée dans la maison d’assemblée.
L’un des symboles les plus significatifs du salon est une page calcinée d’un recueil de cantiques endommagé dans l’incendie. La page est celle du cantique « Doux Sauveur, cher Rédempteur ».
Tout cela contribue, peu importe le temps que cela prendra, à stabiliser les montagnes russes. « J’ai l’impression de me retrouver petit à petit », a dit Dawn.
Leur agresseur est venu détruire leur foi. Les membres de la paroisse de Grand Blanc refusent d’y renoncer. « Je sais que beaucoup de personnes dans la paroisse sont encore en difficulté, déclare Chris Anderson, mais ils continuent de venir à l’église alors que c’est un vrai choix d’y aller. »
L’évêque Schaub a dit que c’est la preuve d’une vérité importante.
« Il n’y a pas de meilleure source de bonheur et de paix que notre Seigneur, Jésus-Christ », conclut-il. « Nous en sommes sortis plus forts. »
« Nous ne pourrons jamais le nier »
Becky Anderson a dit que la foi apportait un élément essentiel de paix lorsque leur sécurité était perdue. « La foi est tout ce qu’il y a », a-t-elle dit. « C’est tout ce que nous avons. »
Son mari a dit qu’il avait pris cette décision il y a des années, lorsqu’il avait traversé une autre tragédie. « L’Esprit m’a dit : “C’est mon plan. Je connais toutes choses depuis le commencement et j’ai tout préparé pour cela.” »
« C’est à cela que je me suis accroché. »
« La cérémonie d’ouverture du chantier de lundi soir marque marque le symbole d’un renouveau. La reconstruction est une manifestation concrète de l’avancement vers une deuxième année de rétablissement », a déclaré Rick Brooks.

« J’aime le mot “reconstruire”, a dit une autre membre de la paroisse, Cindy Hougaboom. Non seulement la chapelle du pieu est en train d’être reconstruite, mais nous nous reconstruisons nous-mêmes dans le processus. »
C’est également la manifestation concrète d’un enseignement de l’Évangile qu’ils savent être vrai.
« Nous enseignons que, même dans les épreuves, dans la tragédie, nous pouvons sentir la présence de notre Sauveur à nos côtés », explique Katie Brooks. « Nous l’enseignons à nos enfants, mais aujourd’hui, nous l’avons vécu. Je n’ai jamais pensé : “Le Seigneur nous a abandonnés.” J’ai ressenti du réconfort, même au plus fort de notre peur. Nous ne pourrons jamais le nier. »
Dimanche, la paroisse a conclu sa réunion de Sainte-Cène par le cantique chrétien « Mon âme est en paix » :
« Qu’importe mon sort/ Tout au long du chemin/ Je ressens tant de paix en mon cœur/ Et mon âme, est en paix, oui, mon âme et mon cœur sont en paix !/ [...] Jésus me connaît/ Comprend ma condition/ Par son sang/ Il a changé mon cœur /Et mon âme, est en paix, Oui, mon âme et mon cœur sont en paix ! »
